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Delfosse Antoine (1895-1980)

Portrait de Delfosse Antoine

Delfosse Antoine, Louis, Philippe, Ghislain catholique

né en 1895 à Opprebais décédé en 1980 à Liège

Ministre (industrie-travail, prévoyance sociale, intendance-ravitaillement-reconstruction, communications-transports et justice) entre 1939 et 1944

Biographie

(Extrait de Delforge P. - et Libon M., Antoine Delfosse? dans ’Encyclopédie du Mouvement wallon, Charleroi, Institut Jules Destrée 2000, t.1, p. 445

Né à Opprebais (Sart-Risbart) le 25 juin 1895, décédé à Liège le juin 1980.

Après ses études secondaires au Collège Notre-Dame de la Paix à Namur, Antoine Delfosse entame un cursus universitaire à l'Université de Liège qui le mènera au doctorat en droit (1920) et au doctorat en philosophie et lettres (philologie classique). Inscrit au Barreau de Liège (1920), il plaidera à la Cour d'Appel de cette ville.

Président de la Fédération des Mutualités chrétiennes de la province de Liège, pendant de longues années, Antoine Delfosse siège au Conseil provincial de Liège (1929-1939) puis à la Chambre en tant que député démocrate-chrétien de l'arrondissement de Liège, de 1939 juin 1945. Président de la Ligue des Travailleurs chrétiens liégeoise (LTC) peu avant 1940, il a été ministre du Travail et de la Prévoyance sociale d'avril à septembre 1939 et assume le portefeuille du Ravitaillement et de la Résorption du chômage jusqu'au 5 janvier 1940 puis celui des Communications, PTT et INR, jusqu’au 10 mai.

(…) Malgré ses flottements politiques d’avant juin 1940, Antoine Delfosse joue un rôle certain dans la Résistance : rédacteur du Journal clandestin L'Espoir, organisateur de l'Armée de libération (fin 1940) et participation à Clarence, le réseau de renseignements. En juin 1942, après l’arrestation de certains de ses amis, dont l'avocat Nicolas Monami, Antoine Delfosse se sent brûlé. Aussi rejoint-il l'Angleterre, qu'il atteint le 20 août, et réintègre le gouvernement belge qui lui confie le ministère de la Justice (octobre 1942-1944) où il prépare la répression et l'épuration de l'après-guerre. De 1944 à 1 948, il préside la Commission des Crimes de guerre instituée par le gouvernement.

Le pays à peine libéré, certains projets élaborés à Londres pendant les années de guerre sortent de l'ombre. Ainsi l'idée de constituer une force politique travailliste : l'Union démocratique belge (UDB), née officiellement le 24 septembre 1944. Antoine Delfosse assure la présidence de son comité provisoire avant de présider le parti, constitué comme tel le 17 juin 1945. Quelques jours plus tard, il démissionne du groupe catholique à la Chambre. Tout comme l’UDB, Antoine Delfòsse s'oppose au retour du roi Léopold III ; il le fait savoir, le 25 juillet, devant les députés. La courte expérience gouvernementale de l’UDB n'est guère valorisée par les électeurs, lors des législatives de février 1946. Dès lors, le parti entame une dissolution progressive. En juin, Antoine Delfosse démissionne de son mandat présidentiel tout en restant membre coopté du bureau national. Cette première expérience travailliste avait vécu.


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 14 juillet 1939)

M. Antoine Delfosse, le ministre verni…

Ce matin du 18 avril 1939, les huissiers qui gîtent dans la cage en verre du Département du Travail, au premier étage de l’immeuble que le citoyen Delattre avait dû quitter la veille pour cause de défenestration, virent monter un inconnu de belle allure. Grand, bien pris dans une jaquette du bon faiseur, la physionomie avenante, le visiteur, arrivé à la dernière marche de l'escalier d'honneur, hésita un moment sur le chemin à suivre. Gauche, droite ? L' huissier le plus proche accourut de derrière son observatoire :

- Monsieur désire ?

- Je voudrais voir M. le Secrétaire général... Je suis le nouveau ministre.

Le fonctionnaire qui ouvre les portes rectifia la position :

- Bien Monsieur le Ministre, je vais vous conduire chez M. Verwilghen.

C'est ainsi que M. Antoine Delfosse prit contact avec le petit et le haut personnel de la rue Lambermont et qu'il apporta dans le bâtiment l'atmosphère de sympathie et de distinction bureaucratique qui commençait à y faire singulièrement défaut depuis que le prodigieux Achille avait acclimaté la verdeur et la brutalité de langage que l’on prend quelquefois pour la marque de fortes convictions. Et c'est ainsi, de même, que M. Verwilghen, à la faveur de l’embarras du Ministre, le priant de former son cabinet, lui refila par hasard 90 p. c. de Flamands très bon teint, sinon de flamingants. Extraordinaire, n'est-ce pas, cette manie de certaines Excellences wallonnes de s'entourer de collaborateurs linguistiquement douteux ! Il est vrai que M. Duesberg a montré la voie à M. Delfosse et que celui-ci a du moins le mérite d'avoir choisi comme secrétaire particulier un amour de jeune Liégeois, gentil à croquer et serviable au-delà de toute expression. Bref, M. Delfosse est le mieux verni des Belges. En l’espace de trois semaines, il a été élu député et nommé ministre, battant tous les records connus depuis un siècle. Alors que tant de chevronnés de l'hémicycle attendent jusqu'au dernier soupir le maroquin de leurs rêves, alors que les malchanceux le ratent automatiquement à chaque crise, alors que d’autres - tels naguère Eugène Hubert. Ernest Mahaim, Léon Leclère et Jennissen, tous Liégeois sauf le troisième - passaient si prestement de vie à trépas ministériels que l'histoire les a surnommés les ministres- éclairs, Antoine Delfosse, lui, escalade tout de suite le balcon, s'y penche avantageusement et semble ne devoir l’abandonner que le plus tard possible, quand M. Pierlot mourra de sa belle mort gouvernementale. Car tout lasse et les cabinets sont fragiles en ce temps de malfaçon. Un jour viendra où M. Delfosse ne pourra plus chantonner, traversant la rue de la Loi :

« J’m'appelle Antoine,

« Fleur de pivoine,

« J' suis bien, i' suis beau

« J'ai tout c’ qu'il m' faut. »

M. Delfosse a donc tout ce qu'il lui faut. Mais le lui fallait-il, y aspirait-il ? Poser la question n'est point la résoudre et nous devrions forcer son subconscient pour obtenir un commencement de certitude. Halte-là ! N' insistons pas. Tout au plus oserions-nous insinuer que M. Delfosse pourrait avoir guigné la timbale s'il était parlementaire depuis longtemps, ceci étant en général la justification de cela. Or, le pauvre n'était qu'un ex-conseiller provincial de Liége lorsque le Palais de la Nation lui ouvrit ses portes. Jamais encore il n'avait accédé aux délices du libre parcours et de l'immunité. Il ne paraissait guère promis aux hautes envolées, bien qu'on le sût vice-président de la Ligue des Travailleurs chrétiens, membre du directoire du Bloc catholique (second étage, section P. C. S. Hoyois) et pavé des meilleures intentions. De tels titres ne sont pas suffisants ; ils indiquent seulement que leur possesseur s'intéresse de fort près aux problèmes sociaux, ce qui n'implique nullement l’ambition de s'en faire un tremplin. Tout le monde, à droite, ne s'appelle point M. Marck ou M. Rick Heyman et l’intérêt que l’on porte à autrui peut d’aventure être désintéressé. Nous conclurons que M. Delfosse n'a rien d’un ambitieux de métier et que, pour être si bien arrivé, il n'est point un arriviste de bas étage. Qu'est-il, dès lors, ce singulier échantillon de la faune politique ?

Certains le représentent comme le sauveur de M. Pierlot, celui qui permit au chef du gouvernement, après la soudaine et peu reluisante défection des socialistes, de boucher la voie d'eau qui menaçait irrémédiablement la nef ministérielle : le colmatage aurait été opéré en deux temps, trois mouvements, à coups de téléphone... D'autres croient dur comme fer que, loin d'avoir joué ce rôle héroïque. M. Delfosse fut la monnaie d'échange payant le désistement de son patron, M. Paul Tschoffen, lequel eût aimé, dit-on, humer à nouveau l'air de la capitale, à la grande colère du susdit Marck. Des gens excessivement bien informés nous affirmeront aussi que, ne pouvant s'assurer les services de M. J. J. Declercq, réprouvé par la droite démocratique pour cause de modération, et ceux de l'inénarrable Cassian Lohrdt, pour cause d'effacement diplomatique non susceptible d(être neutralisé par une subséquente cooptation sénatoriale, ces gens au courant des bruits de coulisse vous diront que M. Pierlot se souvint d'Antoine Delfosse, tout simplement. Il l'avait connu au P.C.S., avait admiré son zèle antirexiste et sa connaissance pratique des questions sociales, qui sont la matière quotidienne que doit malaxer avec doigté un ministre du Travail et de la Prévoyance digne de ce nom.

Quoi qu'il en soit, M. Delfosse sortait de l'obscurité comme un diable d’un bénitier. On le disait liégeois, liégeois d' adoption, et personne ne savait au juste s'il avait ou le jour à Marche, à Fexhe-le-haut-Clocher ou à Sart-Rotisbart. Présentement avocat près la Cour d’Appel de Liége, il semblait qu'il eût habité jadis Wavre et défendu la veuve au chef-lieu de l'arrondissement judiciaire correspondant. Il était ancien combattant et démocrate- chrétien, bon père de famille et auteur, depuis novembre 1938, d'un rapport, célèbre chez les initiés, sur la politique générale du Bloc. Il était le conseil des syndicats chrétiens et le rival de Cassian Lohest, à la prématurée fin politique duquel il avait pris, dit-on, quelque secret agrément. Et ceci vaut une brève parenthèse. Singulière destinée, en effet, que celle de ces deux chers maîtres, dont l’un dame le pion si dextrement à l’autre et dont l’élégante émulation fait la joie narquoise des milieux politiques de la Cité ardente ! Cassian est un autochtone ; Antoine un immigré parvenu à conquérir la plénitude du droit de... cité, exploit qui en dit long sur l’affabilité, la séduction personnelle et la souplesse de M. le Ministre. Cassian appartient à une de ces deux cents familles liégeoises qui vivent en circuit fermé, mais dont les membres savent, pour faire leur trouée, taper sur le centre des « ouverriers » , caresser le marmot et dire en wallon le mot qui convient. M. Delfosse n'appartient pas à ce milieu. Cependant, on le trouve un peu snob dans la démocratie chrétienne locale ; sa francophilie enthousiaste rachète aux yeux de tous ce léger défaut, qui se perdra aisément avec la fréquentation du parlement.

* * *

M. Antoine Delfosse est député-ministre depuis une dizaine de semaines. C'est à la fois trop eu et beaucoup trop pour noyer un bleu. L'écueil , dans cette maison-là, c'est de parler abusivement ou de ne pas ouvrir la bouche. Il faut choisir un moyen-terme, afin de laisser à l'électeur l'impression qu'il n'a pas misé sur une carpe et de donner à croire aux collègues qu'on est un peu là. Tout de suite d’instinct, le successeur d Achille trouva la formule adéquate. Il fut remarquablement sobre de phrases. Ce n'est pas un orateur, du reste : un avocat qui sait débroussailler rapidement un dossier et donner la réplique avec aisance, un improvisateur d'honnête talent, sans éclat ni fougue ; enfin un ministre qui ne se contente pas de lire les feuillets dactylographiés de son administration, de faire des cuirs, comme Rick, ou de proférer des monstruosités juridiques, tel le prodigieux protecteur d'Imianitoff. Ce n'est pas mal, en vérité, et si nous ajoutons à cela ce ton de bonne compagnie, qui ne devrait jamais quitter les ministres, vous en saurez suffisamment pour déduire que l’actuel grand maître de la rue Lambermont est un homme bien sympathique et remarquable, digne en tout point de Liége, la plus magnifique ville du monde après Paris... Certes ! ... Assurément !... Qui en douterait ? Car, enfin, serait-il décent de reprocher éternellement à M. Delfosse certains écarts de langage, l’accuser de dire parfois blanc à la Chambre et rose dans les organismes de son parti, de telle sorte que les gens spirituels seraient fondés à lui découvrir une ressemblance avec Ies radis, qui présentent ces couleurs selon qu'on en examine l’intérieur ou l’extérieur ? Serait-il équitable d’avancer qu'il est une variété des amphioxus politiques, ces originales créatures n'étant ni chair ni poisson ? Non, n'est-ce pas ! Nous le savons : après d’heureux débuts d'hémicycle, M. le Ministre s'est cru tabou, si nous osons dire. Il a cru pouvoir affirmer son sentiment personnel dans l’affaire du Flénu, des suppléments de cotisations de retraite et dans l’épineux problème constitué par la dette de 400 millions des caisses de chômage envers l'Etat. Tout cela sans trop en référer au préalable à ses collègues du gouvernement : se prononçant, chez ses bons amis les Francs-Mineurs, en faveur d’une sorte de compensation à la Delattre entre les charbonnages et déclarant, d'autre part, que l’Etat susmentionné ne peut compter recevoir des communes le remboursement des 400 millions en question. Tollé à droite, où l'honorable M. Fieullien fit assavoir en termes cornéliens qu'il était très, très étonné !.. Consternation au conseil de cabinet, où M. Delfosse fut prié de mettre un frein à son ardeur !...

Homme poli, désireux de ne pas s'attirer d’histoires, M. Antoine Delfosse s’inclina avec déférence et ne menaça nullement de démissionner parce que M. Gutt, gardien officiel de nos Finances, se voyait forcé de mettre les choses au point en public, d ailleurs avec infiniment de tact et de subtilité. M. Delfosse a bon caractère et l’on aurait mauvaise grâce de ne pas lui accorder les circonstances atténuantes dues à tout nouveau venu dans le bazar législatif ; et il y a plus de joie au ciel de la bipartite pour un pécheur qui se convertit que pour cent qui persévèrent… tout juste. Cet incident vidé, on souhaite qu'un ministre de si bonne composition poursuive droit son chemin. On voudrait lui suggérer de ne prêter désormais qu'une oreille distraite à M. Marck, qui se flatte de le tenir en laisse sous prétexte qu'il est, lui, Marck, le premier représentant de la Ligue des Travailleurs chrétiens au sein du ministère. On aimerait aussi lui conseiller de se méfier de ce bon M. Heyman, qui se croit indispensable au ministère du Travail... Lui et son compère d'Anvers laissent donc M. Delfosse travailler en paix ! Antoine Delfosse n'a-t-il point dit qu'une de ses plus grandes préoccupations sera de « tâcher de simplifier les lois sociales » et de les « rendre sympathiques - oui, messieurs – à ceux qui doivent en supporter la charge » ? Assez de paroles, des actes, Monsieur le Ministre ! Il y a du pain sur la planche.

* * *

Pareille exhortation est quasiment superfétatoire. Le député de Liége a déjà mis la main à la pâte et l’on est particulièrement heureux de le signaler du haut d'une tribune qui a son franc parler en toute chose. Pour la première fois dans l'histoire de la Belgique, un ministre s'est soucié du sort matériel des artistes belges, qui sont nombreux et si excellents que nos voisins nous en ont ravi par douzaines. Des ministres des Beaux-Arts ont bien, quelquefois, augmenté telle ou telle subvention des théâtres en vue de permettre l’amélioration indirecte du sort des artistes. Mais c'est la première fois qu'on s'oppose énergiquement, en haut lieu, au monopole de fait que les étrangers détiennent chez nous dans le domaine du concert et du music-hall. Tout arrive. Alors que le camarade Delattre, excellence socialiste, réservait ses bons offices et sa sollicitude aux seuls travailleurs manuels, M. Antoine Delfosse a pris une attitude radicale dans l’affaire du Gay Village Mosan de l'Exposition de Liége (concession des spectacles à des entrepreneurs étrangers). Il a imposé l’engagement d'artistes belges dans une proportion-argent de 15 p. c. du montant total des cachets payés. Et il a annoncé des mesures sévères, non contre l’engagement d'artistes dont nous ne pouvons nous passer, personne ne le contestera, mais pour remédier au fait qu'aucune réciprocité n'a, de mémoire d’homme, été accordée à nos nationaux. Il veillera à ce que musiciens, virtuoses, chefs d'orchestre, comédiens, artistes de music-hall belges soient assurés de pouvoir se produire en dehors de nos frontières en compensation des engagements d’artistes étrangers en Belgique.

Bravo ! acceptons-en l’augure. Après avoir ainsi fait le bonheur de la gent artistique et celui des « corvéables » sociaux, M. Delfosse aura établi son prestige sur des bases solides en démontrant qu'un bon ministre du Travail n'est pas un membre de l'Exécutif suscité par le diable ou par la procidence pour ne s'occuper que du petit peuple au détriment des autres classes de la nation et du patronat à l’unique fin de le brimer. Il y a plus et mieux. Il y a l’intérêt général, résultante de tous les intérêts particuliers, qu'il convient, à la rue Lambermont plus que partout ailleurs, de considérer avec intelligence, bonne foi et un esprit élevé. C'est pourquoi un homme borné, démuni de culture juridique et fermé à tout autre horizon qu’un terril surmonté d’un capitaliste à breloques n est pas à sa place à la tête du Département du Travail, quelle que puisse être sa bonne volonté. M. Antoine Delfosse y trône, lui ; il est comblé. Tant mieux ! Ce que nous souhaitons, nous, c'est d’avoir un bon ministre ; et nous paraissons ne pas avoir perdu au change...


Voir aussi : Les Actualités Olympiques : Antoine Delfosse s'échappe de Belgique, sur le site Images et histoires des patrimoines numérisés, de la Fédération Wallonie-Bruxelles (consulté le 14 mai 2026)